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Radio France : les sévices publics de Sibyle Veil

, par Lionel Thompsonmardi 3 décembre 2019

Voir en ligne : https://www.acrimed.org/Radio-Franc...

Les 13 et 14 novembre, la direction de Radio France dévoilait une partie du « Projet 2022 de transformation numérique ». Un carnage : 299 suppressions de postes, fermeture de bureaux d’information régionale à Toulouse et Marseille, réduction des captations de concerts à France Musique, suppression de la rédaction de FIP, et cætera. Au sujet de cette dernière mesure, qui entraînera la disparition des flash infos, la directrice de FIP Bérénice Ravache a rivalisé de cynisme, selon des propos rapportés par le SNJ Radio France : la chaîne sera ainsi « à l’abri des violences du monde »... Quant aux violences du management à Radio France, que les salariés se rassurent : Sibyle Veil prévoit d’ouvrir un « Centre d’écoute psychologique ».

Depuis cette réunion, les salariés se mobilisent à nouveau, attendant l’annonce du reste des mesures, prévue le 25 novembre prochain. L’occasion pour nous de mettre à la « une » l’interview réalisée avec Lionel Thompson, et dont la version écrite qui suit est parue dans notre Médiacritiques n°33 [1]. En juillet, le journaliste à France Inter et représentant SNJ-CGT faisait déjà la « chronique d’une mort annoncée »… (Acrimed)

Acrimed : Pouvez-vous revenir sur ce qui a généré la mobilisation massive des salariés de Radio France le 18 juin 2019 ?


Lionel Thompson : On a déjà subi un premier plan d’économies et de suppression d’emplois sur la période 2015-2019. Alors qu’on arrive à la fin, Sibyle Veil annonce un nouveau plan de 60 millions, ce qui est énorme. 60 millions d’ici 2022, ça ne fait pas loin de 10 % d’un budget annuel de Radio France. 270 à 390 suppressions d’emplois, ça correspond peu ou prou, pour la fourchette haute, à 10 % de l’effectif ! Cette barre des 10 %, on a l’impression que c’est la toise à Bercy. Quand on regarde ce qui se fait à France Télévisions par exemple, c’est à peu près les mêmes ordres de grandeur ; la logique n’est pas nécessairement en rapport à l’économie de l’entreprise, mais se justifie par elle-même : « Il faut couper »…

Ce nouveau plan d’économies arrive alors qu’on nous a déjà demandé des efforts, qui ont été faits au prix d’une régression dans ce qui est produit, aussi bien en volume qu’en qualité. Le plan précédent nous était présenté comme quelque chose d’absolument nécessaire pour revenir à l’équilibre financier – on était effectivement en situation de déficit, mais on n’était pas tout à fait d’accord avec la direction sur les raisons de ce déficit. On est revenu à l’équilibre financier, on a même été excédentaire en 2018, et là, boum ! On nous rebalance un plan de 60 millions d’économies : 20 millions parce que le gouvernement baisse ses dotations ; 20 millions pour « financer le développement du numérique » (selon Sibyle Veil) ; et encore 20 millions dus à un « accroissement mécanique des charges de l’entreprise, notamment des charges salariales » (toujours selon la direction).

Je crois que les gens ont vécu cela comme une injustice très forte, plus forte encore qu’en 2015, où certains étaient encore perméables et sensibles aux discours de la direction. Là, il y a ce sentiment d’injustice parce que financièrement, l’entreprise ne va pas si mal. Bien sûr, des choses posent souci, notamment le chantier pharaonique de la Maison de la radio qui n’est toujours pas terminé, qui va s’étendre jusqu’en 2024 probablement. Mais pour nous, la santé financière de Radio France ne justifie absolument pas de devoir faire encore 60 millions d’économies. Et puis les audiences sont bonnes. Ce n’est pas tout, on ne se raccroche surtout pas à cela, mais c’est un fait incontestable. Les précédentes économies ont déjà dégradé les conditions de travail. Beaucoup de services sont en tension à cause des suppressions d’emplois. On alerte sans cesse la direction sur les cas de souffrance au travail et de burn-out, qui commencent à se multiplier. La direction fait la sourde oreille et fait mine de regarder ailleurs. On n’est pas encore dans le syndrome France Télécom, mais sincèrement, cela nous inquiète. Il y a un épuisement, une perte de sens dans certains services à cause de l’intensification du travail.


Pourriez-vous donner davantage d’exemples de l’incidence de ces politiques sur les conditions de travail et sur la qualité de l’information ?


Prenons par exemple la production à France Inter. De plus en plus, on demande aux réalisateurs de travailler sur deux voire trois émissions à la fois. C’est une très grosse contrainte. On demande aux producteurs, aux réalisateurs et aux assistants de préparer les émissions dans un temps de plus en plus restreint : par exemple, depuis la rentrée, les hebdomadaires doivent être préparées en deux jours. En fait, bien souvent, ils n’y arrivent pas. Donc ils ne respectent pas leur temps de travail, et prennent sur leur propre temps. On est à la limite du possible pour continuer à avoir la qualité et le fond que l’on veut produire. Autre exemple : les rédactions du réseau France Bleu. L’idée est clairement de se concentrer sur les matinales, au détriment du reportage. De plus en plus de choses se font en interviews par téléphone ; on ne se déplace pas parce que c’est devenu compliqué, parce que les matinales sont devenues très gourmandes en présentateurs. Et cela ne va pas s’arranger avec l’idée des matinales filmées communes avec France 3 : ça va mobiliser des gens qui seront encore moins disponibles pour faire du reportage. La tendance est la même sur les grandes chaînes nationales : le reportage doit coûter le moins possible voire, dans certains cas, ne se fait pas du tout parce qu’il n’y aucun budget. Alors il arrive des cas où des journalistes commencent à être tentés quand une ONG propose de payer, le billet d’avion par exemple, ce qui pose évidemment un vrai problème éditorial de mon point de vue.

D’autres exemples sont clairement perceptibles pour les auditeurs. Depuis un moment déjà, on n’a plus de programmes originaux en direct la nuit sur France Inter. Ce sont des rediffusions. Alors oui, il y a moins d’auditeurs la nuit, mais il nous semble que la mission de service public, c’est que l’on doit à ces auditeurs autre chose que de la radio en boîte. De même, les grilles d’été ont tendance à se prolonger : elles reviennent moins cher, entre autres parce qu’elles fonctionnent elles aussi avec beaucoup de rediffusions.

Encore un exemple : l’énorme baisse de la captation de musique live, à France Musique notamment. Il y a eu une réduction de production de fictions originales, et donc une diminution du nombre d’emplois de comédiens. Les économies touchent aussi des services qui sont moins directement liés aux antennes : la direction a externalisé beaucoup de choses, comme le ménage ou la sécurité. Radio France est très content d’avoir trouvé une nouvelle boîte prestataire pour les agents de ménage, qui est huit millions moins chère que la précédente. Mais à ce tarif-là, évidemment, on est obligé de faire très attention à la manière dont les gens sont traités.


Dans ses interventions, Sibyle Veil rabâche sans cesse que Radio France doit prendre le « tournant du numérique ». Quelles sont les politiques à l’œuvre en la matière et qu’est-ce qui, selon vous, pose problème ?


Déjà, il y a un amalgame : on ne sait jamais trop si on nous parle d’Internet ou de la télévision. Je pense qu’on n’a vraiment pas grand intérêt à faire de la télévision. Donnons les moyens à France Télé de faire ce qu’il faut faire en télé et donnons à la radio les moyens de continuer à faire de la bonne radio et de se déployer sur Internet.

Ensuite, on a l’impression qu’on veut mettre tous les œufs dans le même panier, c’est-à-dire qu’on veut investir à fond dans les podcasts et notamment les podcasts natifs [2]. Pour l’instant, les podcasts proviennent à quasi 100 % des émissions diffusées à l’antenne, qu’on met telles quelles ou qu’on découpe sur Internet. Ils parlent du « tout Internet », du « tout podcast », du « il faut développer des plateformes de contenus ». On ne serait plus que des producteurs de contenus pour des plateformes de contenus, si on les écoute ! Ils ne parlent plus de radio, ils parlent d’audio. Ce sont des glissements auxquels il faut qu’on fasse très attention et dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences. Bien sûr, on n’est pas fous. On voit bien qu’il y a une érosion progressive du média radio, encore plus dans un pays comme les États-Unis par exemple, mais ça ne veut pas dire que la radio va dispa-raître. Il faut continuer à investir dans la radio. Ils le font en partie avec la RNT, mais on a l’impression qu’ils ont trop vite tendance à considérer que la radio FM de flux, c’est un truc de vieux et de dépassé. Alors oui, les podcasts natifs, c’est intéressant, c’est une façon de faire vivre la radio sur Internet, mais à condition qu’on nous donne les moyens d’investir là-dedans sans dépoi-ler la radio, parce que sinon, on scie la branche sur laquelle on est assis.

On peut aussi s’interroger sur les intentions. Internet permet de faire payer les podcasts, ce qui n’est pas très « service public ». Si vous voulez, leur grande obsession, qui est aussi celle du pouvoir politique je pense, c’est de concurrencer les GAFAM. D’abord, il va peut-être falloir y mettre un moyen un peu plus conséquent, parce que ce n’est pas avec nos pauvres 15 millions d’investissement dans l’Internet qu’on va concurrencer les GAFAM ! Et puis sur ce terrain, il peut y avoir beaucoup de glissements par rapport aux missions de service public : les logiques marketing, qui impliquent de sélectionner davantage les auditorats, prennent beaucoup plus de place.


La radio filmée pose elle aussi question : pour en faire quoi ? Prenons l’exemple de ces moments-clés des grilles que sont les matinales. Si leurs captations servent à isoler des pastilles pour ensuite faire de la communication sur les réseaux sociaux, c’est une stratégie dont on peut discuter la pertinence… A fortiori quand on sait à quel point les médias publics sont en concurrence avec d’autres matinales du privé et de la télé. En ce sens, le rapport à l’image n’est pas, lui non plus, tout à fait déconnecté d’intérêts concurrentiels, voire commerciaux…


Non, en effet. Autant sur les antennes, on a été un peu préservé de la course à l’audience, parce qu’on ne dépend pas trop des recettes publicitaires. C’est différent avec l’Internet, où l’idée reste que ça rapporte. Dès lors, le risque, c’est de dépendre financièrement des recettes publicitaires, donc d’être dans la course au clic, donc de mettre sur Internet ce qui fait du buzz. C’est effectivement un danger.

Plus généralement, en restreignant les ressources publiques et en voulant augmenter les res-sources propres, on risque de dépendre des ressources publicitaires. Nous avons toujours dit que, dans l’absolu, ça ne nous dérangerait pas qu’il n’y ait pas de pub sur nos antennes, à condition que ça soit évidemment compensé par un financement public à la hauteur : il ne faut pas que ce soit un moyen de nous étrangler encore plus financièrement. Autrement dit, qu’on ne nous fasse pas le coup de génie de Sarkozy en 2008 : sucrer une partie des recettes publicitaires (ça a touché surtout la télé) sans aucune contrepartie. Aujourd’hui, la publicité commerciale est arrivée sur les antennes… Ça donne des choses insupportables, parce que la publicité commerciale, surtout en radio, a la faculté d’être très bête, et je ne dis pas que la publicité institutionnelle était mieux !

Autre exemple : on loue de plus en plus les locaux de la Maison de la radio, pour des défilés de mode, etc. On privatise un bâtiment, dont la rénovation va équivaloir à presque une année de bud-get : pas loin de 600 millions d’euros ! Et puis, on se retrouve à louer des locaux, nos moyens techniques parfois, à des boîtes privées qui viennent faire des événements. Ça non plus ce n’est pas très « service public »… Le chantier sert aussi de prétexte. Tout ce qu’on appelle les « studios moyens » sont à refaire, ce qui complique la manière dont on produit et nous contraint à réduire les temps de production. Derrière ça, l’idée est assez claire : une fois que nous nous serons « adaptés » à cette contrainte, on nous dira que de fait, nous avons besoin de moins d’heures de production, et les studios flambant neuf seront loués à des productions extérieures…


Tout ce que vous décrivez correspond à un détricotage en règle du service public. Une activité, du reste, déjà largement pratiquée par Sibyle Veil dans le secteur de la santé puisqu’en 2010, elle avait rejoint l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) en tant que directrice du « Pilotage de la transformation » [3]. L’importation de logiques et de recettes managériales, donnant la priorité à la « rentabilité », porte évidemment un coup très lourd à la notion de service public et à son fonctionnement.


Voilà. Le service public, c’est l’idée qu’on s’adresse à tous les publics, et c’est aussi l’idée d’assumer que certaines productions rencontreront des publics plus restreints. Des choses qui ne seront pas prises en charge par le privé. Je ne vois pas quel grand groupe privé pourrait faire une radio comme France Culture, ou ce qui est encore France Musique par exemple. Je dis « ce qui est encore », parce qu’actuellement, ils ont l’air de vouloir en faire un fil musical classique et un outil de promotion des formations musicales de Radio France ; et plus du tout une chaîne qui se penche sur les savoirs musicaux et explore les musiques rares ou expérimentales. La suppression de cinq émissions assez emblématiques sur France Musique [4] est assez notable de ce point de vue.

Sur France Inter, nous avions déjà protesté quand l’émission de Daniel Mermet avait été suppri-mée en 2014 [5]. Maintenir une émission quotidienne comme celle-là, qui parle à la fois d’actualité sociale, de luttes, de choses qui sont très peu présentes par ailleurs, ça nous paraissait important. Laurence Bloch, déjà directrice de France Inter à l’époque, avait fait le choix de recaser les membres de l’équipe qu’elle conservait sur une émission le samedi après-midi, à un horaire très confidentiel.


Vous parlez de « Comme un bruit qui court » ?


Oui. « Comme un bruit qui court » était produite par Antoine Chao, Giv Anquetil et Charlotte Perry. L’émission avait pris la suite de celle de Daniel Mermet, mais elle était hebdomadaire et non plus quotidienne. Émission que Laurence Bloch a carrément supprimée à la rentrée 2019 [Depuis sep-tembre 2019, en effet, Antoine Chao et Charlotte Perry héritent de deux programmes d’une durée bien moindre, diffusés l’un à la suite de l’autre le samedi… à 23h : « C’est bientôt demain » (18 min) et « Des vies françaises » (8 min), NDLR]. Dans les arguments qui ont servi ce choix : le coût de l’émission. Politiquement, ce n’est quand même pas innocent. Ce genre de parole aura encore moins de place sur France Inter. Du point de vue du service public, c’est évidemment une perte.


En plus du « rapport coût émission/nombre d’auditeurs », logique qui n’est déjà pas très « service public » comme vous disiez, « l’augmentation mécanique des charges » et la « masse salariale » sont deux étendards brandis par la direction pour justifier les économies. Que pouvez-vous nous en dire ?


Chaque seconde de ce qui est diffusé à l’antenne est produit en interne par les salariés de Radio France : les journalistes, les producteurs, les animateurs, les attachés de production, tous les gens qui participent à la production radiophonique. Contrairement à la télévision, qui devient en grande partie un diffuseur de programmes qu’elle achète à des boîtes de production, parfois assez cher. Des boîtes de production qui fonctionnent avec le modèle économique suivant : le patron-producteur se rémunère grassement, là où les petites mains sont payées au lance-pierre. Ce modèle-là, on espère qu’il n’arrivera jamais à la radio. D’abord, parce que ça ne nous semble pas souhaitable socialement, mais en plus parce que du point de vue du service public, je ne sais pas si on paye la redevance pour rémunérer grassement certains producteurs de la télé publique, via leurs sociétés privées de production.

Comme nous produisons tout en interne, on a donc une masse salariale importante par rapport au budget. C’est normal ! Et ces salariés, de temps en temps, il faut les augmenter. On ne vit pas hors du monde. On ne vit pas hors de l’inflation. Donc oui, il y a une « progression mécanique des charges ». Mais on conteste qu’elle soit aussi importante que ce que prétend la direction. Sur ce point, on peut s’appuyer sur une expertise qui a été déclenchée par le CSE central [6], et réalisée par le cabinet Tandem. Habituellement les rapports sont souvent de l’eau tiède, mais là, pour une fois, leur chiffrage est bien inférieur à celui de la direction. Et ce ne sont pas des marxistes-léninistes ! Pour eux, « l’augmentation mécanique des charges » ne serait que d’environ 7 millions, au lieu des 16 millions brandis par la direction. Voilà. Même avant d’avoir eu cette expertise, nous contestions ce chiffre. D’abord, parce qu’on pense qu’ils sous-estiment ce qu’on appelle « l’effet de noria », c’est à dire les économies qui sont faites avec le départ – et le renouvellement naturel – des gens en retraite. D’ici 2022, on n’aura pas loin de 700 départs en retraite et l’âge moyen à Radio France va plutôt au-delà des 45 voire 50 ans. On a serré la ceinture, les recrutements n’ont pas été énormes ces dernières années, donc on a des salariés qui vieillissent. Donc il va y avoir des départs. Ils sous-estiment volontairement ce phénomène.

Rappelons aussi qu’on a subi une dénonciation de nos accords collectifs il y a quelques années : ils ont dénoncé la convention collective de l’audiovisuel public précisément pour casser les systèmes salariaux qui contenaient des automatismes de progression de salaires. De ce fait, aujourd’hui, ces dernières sont beaucoup plus individualisées et les promotions se font au bon vouloir de la hiérarchie. Donc leur chiffrage nous parait vraiment très surprenant. Si la masse salariale croît à Radio France, elle ne croît pas du tout dans la proportion donnée par la direction, et avant, l’État accompagnait ça. La redevance pouvait être légèrement augmentée. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, et on nous coupe les vivres.


Une précarité annoncée, alors que les conditions sont déjà loin d’être idéales, notamment quand on pense au nombre de contrats précaires à Radio France…


L’emploi précaire est effectivement toujours très présent. Il y a les cachetiers, un mode de fonc-tionnement qui a été utilisé avec les intermittents du spectacle, ou les producteurs des émissions, parce qu’on considère toujours que les directeurs de chaînes doivent pouvoir faire évoluer les grilles et mettre fin à une émission. C’est une forme de précarité. Et puis il y a les CDD, présents dans quasiment tous les secteurs, techniques, administratifs, journalistiques. Il y a le fameux planning, désormais reparti à la hausse avec à nouveau près de 90 journalistes : ceux-là sont une variable d’ajustement [7]. Et ils sont aussi visés par ce plan d’économies. Parce que si on demande aux gens en CDI de restreindre leurs congés, d’intensifier et d’accroître leur travail, c’est pour faire 5 millions d’économies sur les budgets CDD, les piges, etc. Il y a un marché de dupes à ce niveau-là, une espèce de chantage que fait la direction en disant : « Si vous acceptez nos conditions, on supprimera 270 postes au lieu de 390 ». Mais ce sont les précaires qui, au bout du compte, vont morfler, ce qui est évidemment dégueulasse.

Nous avons toujours dénoncé ce niveau de précarité. On essaye de se battre. Il faut avoir l’honnê-teté de reconnaître qu’on a du mal et qu’on n’y parvient pas, parce que le système est très bien verrouillé et qu’il tourne justement sur ce niveau de précarité. Un niveau inacceptable et scandaleux pour un service public de notre point de vue. Toute une partie des rédactions ne tournent que parce qu’il y a des pigistes et des CDD, dont l’entreprise a besoin en permanence. Ils sont là pour remplacer les gens sur des congés, donc sur des absences qui sont planifiables et qui devraient être pourvues par du CDI. C’était déjà cette logique en 2000 quand on a signé l’accord de réduction du temps de travail (on est passé aux 35h et on a eu des jours de RTT). La cinquantaine de journalistes qui avaient été embauchés pour cette réduction de temps de travail ont été employés pour des nouveaux rendez-vous d’antenne, et la direction en a profité pour accroître le volume de travail à fournir. Donc on est resté en tension. Actuellement, ils présentent la réduction des budgets CDD comme une réduction de la précarité. C’est l’inverse : on réduit simplement le nombre de contrats qu’ont les gens, ou on les renvoie carrément devant Pôle emploi s’ils n’ont plus de contrats. Donc ce n’est pas une réduction de la précarité, c’est envoyer les gens au chô-mage ou les rendre encore plus précaires ! Nous, on leur a toujours expliqué que réduire la précarité, c’est embaucher les gens et créer des postes. Ce n’est évidemment pas ce qui se profile…


Et requalifier les contrats précaires également.


Et requalifier effectivement les gens qui sont en position d’être requalifiés. Actuellement, dès que quelqu’un va en justice pour faire requalifier son poste, il n’a plus de contrat. Quand la décision de justice intervient, il est requalifié. Mais il est immédiatement licencié parce qu’il n’est requalifié sur aucun poste ! Donc il se retrouve avec des indemnités, mais il n’a plus de boulot.


L’actuel plan de la direction s’inscrit dans la lignée d’une saignée infligée à Radio France – comme à France Télévisions, depuis un bon moment. Pouvez-vous nous aider à mettre les choses en perspective ?


Ça a commencé sur le contrat d’objectifs et de moyens précédent, celui qui courait de 2010 à 2015. Le gouvernement, qui ne se sentait pas tenu par les engagements du gouvernement précédent, est sorti de la trajectoire prévue. Et il l’a fait dans les grandes largeurs : ça a entraîné un « manque à gagner » d’environ 80 millions sur l’ensemble du contrat d’objectifs et de moyens. Nous, on a toujours dit que c’est ce qui avait commencé à creuser le déficit. Ça, et le coup du chantier. En termes d’emplois, ça se traduisait déjà par l’annonce de 270 suppressions de postes. Environ 240 CDI, et le reste en CDD. Ce qu’ils n’ont pas réussi à faire. À ce jour, ils n’ont réussi à en supprimer que 99. Et dans le même temps, alors qu’on devait réduire le nombre de CDD, il a augmenté de 30 ou 40 équivalents temps plein. Ça montre deux choses. La première : eux-mêmes n’arrivent pas, pour maintenir la production, à supprimer autant d’emplois qu’ils le souhaitent, parce que c’est impossible ; et la deuxième : ils sont revenus à l’équilibre malgré ça. Le plan 2019 arrive dans ce contexte, avec une nouvelle baisse de la dotation de l’État, et Sibyle Veil qui en rajoute deux louches. Cette logique n’a pas de fin. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête : dans 3 ans, en 2022, on nous dira : « Eh bien finalement c’est encore 20, 40, 50 millions de plus ».


C’est comme une épée de Damoclès en effet, à laquelle s’ajoute une « stratégie du flou » qui semble délibérée de la part de la direction. Apporter des réponses parcellaires aux salariés, gonfler les chiffres, etc. Quelle est la volonté derrière ça ?


Dramatiser et justifier les économies. Je pense qu’il y a aussi un petit jeu entre Delphine Ernotte et Sibyle Veil, à qui jouera la meilleure élève vis-à-vis du gouvernement. Derrière la réforme annoncée de l’audiovisuel public, la seule chose qui a l’air de tenir et qui revient constamment, c’est la création d’une holding qui regrouperait France Télévisions, Radio France, peut-être l’INA, peut-être France Médias Monde. Et il peut y avoir l’envie, chez Delphine Ernotte ou Sibyle Veil, de « se placer » pour une éventuelle présidence de cette holding.

Et sur ce point aussi, on a de grosses inquiétudes. S’il s’agissait simplement de rassembler l’au-diovisuel public pour qu’il soit plus fort, et de lui en donner les moyens... Mais il y a surtout le gros risque, d’un point de vue financier, que la radio devienne la cinquième roue du carrosse au sein d’une entité dont on ne sait pas encore, parce qu’on ne nous l’a pas dit, comment sera fléché son budget. Est-ce qu’il va s’agir d’un budget global qui ira à la holding et qui sera ensuite réparti entre les différentes sociétés ? Auquel cas, on peut craindre de se faire siphonner les moyens par la télévision. Est-ce que des budgets fléchés seront maintenus pour chaque entreprise ? Est-ce qu’il y aura toujours des contrats d’objectifs et de moyens ? Donc financièrement, on a tout à en craindre, et politiquement, on peut se retrouver avec le mauvais côté de l’ORTF. Surtout quand on voit le rapport ambigu, pour ne pas dire plus, qu’entretiennent Macron et son gouvernement avec les médias : on note tout de même une volonté de contrôle assez inquiétante. Et c’est sûr que c’est plus facile de contrôler un audiovisuel public regroupé sous la coupe d’un seul PDG…


Propos recueillis par Lucile Girard et Pauline Perrenot, et transcrits grâce aux adhérentes et adhérents d’Acrimed



[1] Cet entretien a été réalisé le 5 juillet 2019. Il est disponible en intégralité en vidéo sur le site d’Acrimed. Quant au numéro 33 de notre revue, il est à commander sur notre boutique en ligne, ou à retrouver en librairie. Toutes les notes qui suivent sont de la rédaction d’Acrimed.


[2] Les podcasts qui ne proviennent pas d’émissions diffusées à l’antenne, mais dont les contenus audio sont produits spécifiquement pour Internet.


[4] « Tapage nocturne », « À l’improviste », « Le cri du patchwork », « Ocora couleurs du monde » et « Le portrait contemporain » n’ont pas été reconduites en septembre 2019.


[5] « Là-bas si j’y suis » a été diffusée quotidiennement sur France Inter de 1989 à 2014, date à laquelle Laurence Bloch signe la fin de l’émission… qui renaîtra toutefois sous la forme d’un site d’information indépendant.


[6] Comité social et économique, qui, suite aux ordonnances Macron, fusionne le Comité d’entreprise, les délégués du personnel et le CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail).


[7] Le « planning » est une réserve de journalistes que Radio France emploie en CDD plus ou moins longs, au gré des besoins de remplacement des journalistes en CDI des rédactions nationales ou locales (congés, maladie, etc.).

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