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Manifestation contre l’islamophobie : les procès d’intention de Jean-Michel Aphatie

, par Frédéric Lemaire, Michel Ducrot, Pauline Perrenotvendredi 22 novembre 2019

Voir en ligne : https://www.acrimed.org/Manifestati...

Comme bon nombre de ses collègues de la « grande presse », Jean-Michel Aphatie a apporté sa contribution au traitement médiatique de la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre. Au lendemain de la marche, l’éditorialiste a ainsi choisi, sur LCI, de résumer une manifestation à deux épiphénomènes. Épiphénomènes qui n’avaient par ailleurs échappé à aucun confrère, tant ils furent montés en épingle à la télévision comme ailleurs, polarisant ainsi la quasi-totalité de la couverture de la manifestation. Un moment médiatique qui en dit long sur le pluralisme ambiant, et sur le poids écrasant de l’éditorialisation dans les « débats audiovisuels » : peu importe le terrain, pourvu qu’il y ait la polémique.

L’éditocrate, c’est maintenant bien connu et parfaitement documenté, est un professionnel de la profession dont la fonction consiste à donner un avis personnel sur n’importe quel sujet (l’éditocrate est par définition omniscient). Jean-Michel Aphatie en est un exemple emblématique. Transféré lors du dernier mercato audiovisuel depuis Europe 1, c’est désormais dans la matinale de LCI qu’il dit aux téléspectateurs ce qu’ils doivent penser sur les grands sujets du moment.

Et il n’a pas manqué à son devoir, lundi 11 novembre 2019, au lendemain de la « Marche nationale contre l’islamophobie », dans un éditorial qui aurait pu s’intituler : « l’art de l’éditocratie : comment réduire une manifestation à deux épiphénomènes ». C’est là un des talents du commentateur multicarte : extrapoler ou prendre la partie pour le tout à partir de brimborions soigneusement choisis, qui ont probablement échappé à la plupart des manifestants, mais qui finissent par faire la « une », contribuant ainsi à jeter le discrédit sur l’ensemble d’une mobilisation. Et par capillarité, à dénoncer tous ceux qui se sont fourvoyés en y appelant ou en participant, à commencer par Jean-Luc Mélenchon, Philippe Martinez et Benoît Hamon.

Lancé par la présentatrice de la matinale sur ces symboles « qui font grincer des dents », Jean-Michel Aphatie revient tout d’abord sur l’image de plusieurs manifestants portant un autocollant, où figure une étoile jaune avec écrit « Muslim » à l’intérieur. S’il ne nous appartient pas de commenter le fond de cette « polémique » – que d’autres ont déjà analysée [1] – on ne peut qu’être surpris par les libertés prises par Jean-Michel Aphatie avec la réalité : « On voit sur cette photo une enfant… les parents qui ont cousu une étoile jaune sur sa parka ».

Rappelons que cette étoile est un autocollant, et n’est pas « cousue » sur le vêtement. On ne sait si l’éditorialiste ment délibérément – mobilisant un référent historique connu de tous de manière à jouer sur l’émotion – ou s’il cède à un lapsus, produit de l’emballement des commentaires autour de cette image. Quoi qu’il en soit, ne retenir d’une manifestation contre l’islamophobie, dont la participation s’est avérée historique, qu’une simple photo « controversée » – et dont on répète partout à quel point elle est « controversée » – relève du tour de force… voire de la désinformation.

Tour de force qui se poursuit avec la surexposition d’un deuxième épiphénomène. Cette fois-ci, Jean-Michel Aphatie commente un extrait montrant l’un des organisateurs de la manifestation, juché sur la plateforme d’une camionnette et faisant scander « Allahou akbar » aux personnes rassemblées autour de lui. Sans rien dire du contexte, ni du discours en question, ni de son explication par son auteur, Jean-Michel Aphatie fustige « une scène effrayante », voire « une forme d’ambiguïté » vis-à-vis du terrorisme [2]. L’affaire est pliée. Enfin presque : l’éditocrate ne serait pas éditocrate sans accompagner ce traitement paresseux et outrancier d’un discrédit global. Ou comment tirer des conclusions et donner des leçons politiques à la terre entière sur la base de deux anecdotes :


Je crois que les gens qui étaient dans la rue hier, ils voulaient pas aider les musulmans. Je pense qu’ils veulent plutôt les enfoncer que les aider. Il faudra que les musulmans eux-mêmes fassent le tri entre leurs dirigeants et que Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon et Philippe Martinez, qui ont participé à cette manifestation fassent un peu l’examen de conscience. Leur place n’était pas là hier, c’est une évidence.


De « je crois que » à « il faut que », c’est entendu : les musulmans ne savent pas ce qui est bon pour eux. Heureusement, Jean-Michel Aphatie est là, du haut de sa chaire médiatique, pour délivrer les certificats de bonne conduite, « trier » le bon grain de l’ivraie, et sommer les uns et les autres de faire « leur examen de conscience ». En bon éditocrate, sans autre curseur que sa fatuité, et sa suffisance.



Misère du débat audiovisuel



Exemple exemplaire, cet extrait médiatique reste néanmoins à l’image des débats ayant accompagné la manifestation du 10 novembre. Des débats dominés par une éditorialisation à sens unique, confisqués par des commentateurs qui n’étaient, dans leur très grande majorité, pas présents lors de la marche [3].

Et ce dernier détail n’en est pas un : interrogé sur BFM-TV par Olivier Truchot, Jean-François Kahn, sur place le 10 novembre, rapporte par exemple ne pas avoir vu l’étoile jaune, et fait part de sa critique d’un traitement médiatique qu’il estime décalé, tout en affirmant être résolument « contre » la manifestation :


J’y étais comme témoin. Je me méfie et il faut faire très attention, en tout cas j’en ai un peu assez. Je suis contre cette marche, j’étais contre cette marche. […] Mais on ne peut pas sans arrêt ramener un événement à un truc comme ça, et que tout à coup, tout se polarise là-dessus. À chaque fois c’est comme ça, et c’est insupportable. Je me souviens lorsqu’il y a eu la grande marche contre la guerre d’Irak, en plus j’étais co-organisateur. 200 000 personnes, c’était impeccable. Paraît-il, je n’ai pas vu, il y avait quelque part trois mecs avec un [drapeau] du Hezbollah. […] Et c’était : « le drapeau du Hezbollah ! Le drapeau du Hezbollah ! » Il n’y avait que ça. Donc je n’aime pas cette méthode.


Voilà qui pourrait donner quelques notions de déontologie à Jean-Michel Aphatie et à l’ensemble de ses confrères, peu regardants sur la « méthode ». Car dans leur immense majorité, présentateurs, experts et éditorialistes ont usé d’une loupe grossissante pour traiter de la manifestation, reconvertis en têtes chercheuses de polémiques. Des attitudes qui témoignent d’une sérieuse maltraitance de l’information, contribuant à alimenter un débat public nauséabond, marqué depuis deux mois par des procédés médiatiques réellement problématiques [4].

Des mécanismes qui n’étonnent guère toutefois, tant le traitement de la marche subissait déjà, une semaine avant son début, un « bashing » quasi-unanime. Dans l’émission de BFM-TV précédemment citée, Olivier Truchot en synthétisait l’esprit :


On va revenir sur des leçons à tirer de cette manifestation contre l’islamophobie qui restera controversée hein, avant et après, avec des dérapages constatés hier.


Les arrangements des commentateurs avec le terrain constituent évidemment un problème démocratique majeur, symptôme de leur façon de traiter l’actualité politique et sociale en général. Il faut rappeler, pour finir, que la parole des organisateurs et des participants aura été largement minorée en amont, comme en aval de la marche. Le 8 novembre, Taha Bouhafs, journaliste pour le site Là-bas si j’y suis et co-organisateur de la marche, pointait sur Twitter un désintérêt médiatique vis-à-vis de la parole des concernés :



""


Désintérêt que pointait également Arrêt sur images : « Jeudi 7 novembre dernier, alors que la marche est abondamment discutée et débattue, les huit organisateurs [qui organisaient une conférence de presse] ont répondu aux questions d’un parterre de… deux journalistes » (RTL et l’AFP). Et le journaliste d’Arrêt sur images de constater seulement quatre reprises de la dépêche AFP parmi les grands médias.

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.


Michel Ducrot, Pauline Perrenot et Frédéric Lemaire



[1] Voir par exemple cet article d’André Gunthert intitulé « Qui manipule l’étoile jaune ? » : l’auteur rappelle que de nombreux commentateurs se sont indignés de cette « citation » du symbole imposé aux juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale et analyse ce traitement. L’indignation bruyante de Jean-Michel Aphatie (« c’est une aberration et l’utilisation de ce symbole est insupportable ») n’a donc rien de très original.


[2] Il est pourtant possible de ne pas sombrer dans la caricature : d’autres, comme Libération ou France Info, ont par exemple pris la peine de remettre les choses en contexte et de respecter un tant soit peu le principe du contradictoire en allant interroger l’organisateur en question.


[3] Lire à ce sujet l’article de Samuel Gontier sur le traitement médiatique de cette manifestation.

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