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Lettre ouverte à Gérard Filoche : que vaut encore l’étiquette PS pour 2017 ?

Par Jean-Philippe Prost

vendredi 9 décembre 2016

Voir en ligne : https://blogs.mediapart.fr/jean-phi...

Gérard Filoche, candidat à la primaire PS, veut « engager une marche résolue vers une VIe République », « mettre en œuvre une transition écologique digne de ce nom », « desserrer l’étreinte mortifère de l’UE néolibérale », redistribuer les richesses, etc., et prône une candidature unique à gauche dès le 1er tour. Mais comment croire qu’une nouvelle législature PS se rangerait derrière un tel programme ?

Cher Gérard Filoche,

en temps normal ta candidature pour 2017 aurait tout pour me convaincre, seulement voilà : ton étiquette PS est celle de notre président de la République et celle de la législature en place depuis près de 5 ans, et ce seul fardeau rend d’après moi ta candidature inaudible et tes chances de succès quasi-nulles.

Ton programme assurément social, ton discours d’unité, tes prises de position passées notamment ton formidable travail pédagogique sur le droit du travail à l’occasion des lois Macron, Rebsamen et El Khomri, tes prises de positions ouvertement critiques à l’encontre du gouvernement Valls, tout ça t’accorde un crédit considérable, mais ne fait malheureusement pas suffisamment le poids face au spectre d’un nouvel exécutif et d’une nouvelle législature estampillés PS. Face à tes déclarations de bonnes intentions il y a l’appareil du parti, ce bulldozer des politiques sociales auquel même une Assemblée Nationale en apparence opposée à ces mesures n’a pas su résister. Au-delà du bilan politique du mandat Hollande, dont tu es héritier par affiliation mais dont tu sauras certainement te détacher, tu dois absolument voir que le succès des ordonnances successives par 49.3, pour ne prendre que cet exemple, a causé un dommage bien plus profond encore, qui a fait s’effondrer irrémédiablement le cours de la valeur "PS" à la bourse des partis politiques de la Ve République. Cette valeur est maintenant pourrie, synonyme au mieux de lâcheté, au pire de trahison et de collusion avec les Grands Privilégiés que sont les milieux financiers et autres grands groupes économiques. Le combat politique d’aujourd’hui ne porte plus uniquement sur un contenu qui s’appuierait sur les fondements solides d’un système dans lequel on peut avoir confiance. Il porte aussi, et même avant tout, sur le système lui-même, pour rééquilibrer les forces et les pouvoirs. Tu as compris tout cela, bien sûr, puisque ton programme prévoit notamment de "desserrer l’étreinte mortifère de l’Union Européenne néolibérale", et "[d’]engager une marche résolue vers une VIe République". Mais après tant de promesses foulées aux pieds par la législature PS actuelle, comment croire que ce même PS te suivra dans ce changement de cap radical ? Ça ne peut pas marcher. Ça ne peut pas convaincre.

L’unité à gauche ne peut pas se faire derrière le PS, dernier architecte en date du système actuel

Certes, tu pourras m’objecter que dans l’hypothèse où ta plateforme arrive en tête d’éventuelles primaires, et où ta candidature remporte les élections, tu aurais alors probablement le pouvoir suffisant pour discipliner ton parti derrière ta politique, fort de la vox populi. Admettons (bien que l’exemple de Jeremy Corbyn et du Parti Travailliste au Royaume Uni n’abonde pas dans ce sens). Mais quelles garanties peux-tu apporter que "cette fois les choses seront différentes" ? Quelle preuve peux-tu apporter que cette fois un gouvernement PS gouvernera réellement pour le peuple, et non pour ceux qu’outre-atlantique on appelle "l’establishment", ou "les 1%" ? Comment convaincre, même, qu’un tel gouvernement aurait ne serait-ce que les moyens de le faire, en admettant qu’il en ait l’intention réelle ? Pourquoi des élus PS, dont la vaste majorité serait constituée de ceux-là même qui sont en place aujourd’hui, changeraient-ils au point d’adopter les changements en profondeur dont nous avons besoin, et auxquels ils s’opposent depuis près de 5 ans ? De leur point de vue et celui de leurs acquis personnels ce serait suicidaire. Et pourquoi les croirions-nous même s’ils nous l’affirmaient ? De notre point de vue à nous, la confiance n’y est plus. Le comportement des élus PS sous l’actuelle législature est la goutte d’eau symptomatique de quelque chose de beaucoup plus vaste, beaucoup plus profond, qui dépasse d’ailleurs le seul cadre de la politique nationale française. Je suis convaincu que tu vois aussi bien que moi, sans doute même mieux encore, les mouvements populaires de rejet, à travers la planète entière, d’une classe politique en place acquise à des intérêts qui vont à l’opposé de ceux du peuple. L’actualité ne t’a pas échappée : USA, Grande Bretagne, Grèce, Espagne, Autriche, Turquie, etc., pour ne citer que la partie visible de l’iceberg. Partout, sous une forme ou sous une autre, les peuples grondent et se rebellent, parfois jusqu’à l’irrationalité. Servir un discours habituel ne suffit plus s’il ne s’attaque pas en profondeur à l’organisation même de ce qu’on appelle "le système", c’est-à-dire les fondements du fonctionnement politique de la société.
La tâche est considérable, et sur ce point je rejoins bien sûr ton discours d’unité. Mais cette unité dont nous avons besoin ne peut pas se faire autour d’un acteur clé du système actuel, le PS, et qui plus est son dernier architecte. Il faut essayer quelque chose de nouveau, qui s’attaque à la fois au fond et à la forme. Sur ce seul point, stratégique, je crains que la valeur de l’étiquette "PS" ne soit telle que quiconque la portera sera voué à l’échec.

Que pèsent les "défauts" de La France Insoumise et de Mélenchon face à l’enjeu et aux défauts des autres options ?

Essayons d’être rationnel, et stratégique, justement : à 6 mois des élections, quelles sont les forces et les projets en présence ?

Au PS : surtout on ne change rien sur le fond du fonctionnement d’appareil, on prend les mêmes et on recommence, en s’efforçant éventuellement de faire croire que quelques coups de peinture sur la façade feront toute la différence d’avec les méchants qui nous gouvernent aujourd’hui. "S’ils sont méchants ce n’est pas de leur faute c’est parce qu’on les a forcés, mais avec un autre chef ce sera différent, vous verrez".
À droite : on s’enferre encore et toujours plus profondément dans les vieux dogmes socio-économiques et financiers capitalistes éculés et maintes fois mis en défaut, en leur injectant quelques bonnes doses supplémentaires de sécuritaire en guise de lubrifiant social. C’est la fuite en avant.
À l’extrême droite : on excelle désormais dans la mise au goût du jour des vieilles recettes qui ont déjà fait leurs preuves. C’est la stratégie de la Volkswagen, ou la "voiture du peuple" en allemand : on focalise toutes les amertumes, les haines, les misères sociales sous toutes ses formes, sur des cibles bien physiques et identifiables désignées comme coupables de tous les maux de la terre. Musulmans, arabes, roms, migrants, peu importe, c’est l’occasion du moment qui fait le larron. Florian Philippot, n°2 du FN, appelle ça du social-nationalisme. Sans frémir. Ce que cherche l’extrême droite : "de la haine généralisée émergera notre propre establishment". Ce qu’entendent ses électeurs : "enfin un parti qui nous entend, et qui est prêt à donner un grand coup dans la fourmilière. Pour l’Après, advienne que pourra".
À "l’autre gauche" : on ergote, on s’éparpille, on pinaille, on se griffe, on se mord, on se tire les cheveux... Avec les meilleures intentions du monde pour la plupart, certes, mais pour quel résultat ? Je t’accorde que le spectacle est parfois peu ragoutant à voir. Néanmoins et l’air de rien, dans le lot il y a aussi La France Insoumise, qui ose sortir des cadres traditionnels de fonctionnement, pour expérimenter une approche nouvelle, et s’abstraire des appareils politiques auxquels tant de monde a tant de choses à reprocher. L’approche est participative, citoyenne, et vise en tout premier lieu la convocation d’une Assemblée Constituante qui refonde la République et repense donc le socle des règles qui régissent notre société.

L’approche et le contenu sont-ils parfaits ? Non. Par exemple, personnellement je préférerais une stratégie dont la clé de voûte serait de penser le passage à l’échelle Européenne de notre société, et qui fixe comme première priorité la convocation d’une Constituante Européenne. Mais cette offre est encore absente du marché. Ce qu’il y a, en revanche, c’est l’offre d’une stratégie qui passe par une VIe République, et qui pour l’essentiel va dans le même sens, mais par un chemin différent. Elle présente également l’avantage d’être, pour le moment, beaucoup plus faisable et réaliste à court terme que celle de la Constituante Européenne, tout en n’étant pas incompatible. Donc je prends.
Le leader de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, est-il parfait ? Certes non. Je pourrais énumérer là tous les reproches, de bonne et mauvaise foi, qui lui sont faits, et argumenter mon point de vue sur chacun d’eux, mais ce serait, je pense, une perte de temps. D’une part il se défend très bien lui-même, et d’autre part internet et les réseaux sociaux regorgent d’argumentaires sur ces questions que toute personne intéressée saura trouver aisément. Donc allons-y, pour faire avancer le sujet mettons tout en vrac, bonne et mauvaise foi, dans un seul sac, et pesons : la personnalité exubérante, l’ego démesuré, l’annonce unilatérale de sa candidature, etc. Ajoute ce que tu voudras, si nécessaire. Que pèsent ces défauts dans la balance, et face à l’enjeu ? Que pèsent-ils par rapport aux défauts des autres ? Que pèsent-ils par rapport à ce qu’apporte le projet de La France Insoumise, qui dépasse le simple cadre des élections de 2017, et à la fois remotive et remobilise les citoyens en faisant de tous et de chacun un acteur politique ? Que pèsent-ils par rapport au contenu politique du programme de la France Insoumise ? Que pèsent donc tous ces défauts face à tout le reste ? Et surtout, surtout, que peut-on construire de mieux, sur le fond et sur la forme, dans le temps qu’il nous reste ?
Poser ces questions c’est déjà y répondre.

Ta candidature peut-elle mieux faire ? Peut-être, mais après 2017

Cher Gérard, une question de synthèse facile à énoncer : ta candidature peut-elle faire mieux ? Peut-être, oui, mais après l’échéance de 2017. Je suis sérieux en disant cela : pour qu’une candidature telle que la tienne ait non seulement des chances de succès, mais qui plus est qu’elle ait les moyens de mettre en place le programme que nous attendons tous de ce côté de l’échiquier, il faut bien plus de temps que celui dont tu disposes, et dont nous disposons tous d’ici à avril et juin 2017. Je te le dis donc avec tout le respect possible : pour 2017 tu pars de trop loin, beaucoup trop tard. Ton argument d’unité est le bon, mais tu œuvres contre lui. Et l’étiquette PS que tu portes, symbole du réseau qui te soutiendrait et sur lequel tu devrais t’appuyer, est endommagée à un point tel qu’à court terme seule une alternance de pouvoir est envisageable aux yeux du peuple. Un temps de cicatrisation et de convalescence est nécessaire et inévitable, aussi difficile que ce soit à entendre.

En attendant, nous sommes tous d’accord pour dire que la division de notre camp et la multiplicité des candidatures seraient notre pire ennemi. C’est d’autant plus navrant qu’une fois abstraction faite des questions de personnes et d’appareils où sont les divergences de fond politique entre ton discours et celui de La France Insoumise ? Je n’en trouve pas de significative. Même la VIe République tu dis être pour. Rangeons-nous donc derrière le champion hors-PS du moment, portons-nous nous-mêmes au pouvoir, ensemble et unis, au lieu d’y porter un establishment pré-établi dans lequel nous ne pouvons plus avoir confiance, et faisons en sorte que les promesses que porte notre candidat en notre nom soient suivies d’effets. N’est-il pas quelque part ironique qu’en cas de succès ce projet porte en lui-même la mise à la porte du pouvoir de son leader tant décrié ?

Cher Gérard, je suis convaincu que tu ferais un très bon candidat, et probablement un très bon président. Mais je n’ai plus aucune confiance, que ce soit dans l’appareil de ton parti, ou dans les élus qui s’en réclament. Pour cette raison fondamentale, l’union ne peut pas se faire derrière toi. Si néanmoins, et comme je le crois, tu souhaites sincèrement que ta ligne politique arrive au pouvoir, je ne saurais que trop t’encourager à rallier tes forces à celles de La France Insoumise.

Salutations militantes.

Réponse de Gérard Filoche à ma lettre ouverte sur sa candidature à la primaire PS

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